Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle de son fils. Elle ajouta encore quelques réflexions de bien mauvais goût sur le physique de notre directeur. Ça n'était certainement pas une femme distinguée.


Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté le procès dont elle nous menaçait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais notre chef, ayant eu autrefois des déboires avec la justice, avait pour principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:

—Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je la lui refuserais. S'il me menaçait de la prendre par la force, je crois, sans être d'une nature combative, que je ferais de mon mieux pour la défendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en m'intentant un procès devant un tribunal quelconque, je la sortirais de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en être quitte à si bon compte.

Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un billet de cinq livres, ce qui devait représenter les bénéfices d'un mois du journal; et elle décampa, emmenant son rejeton endommagé. Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:

—Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute, c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils moraux et de la critique,—en cela vous vous distinguez,—mais abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'êtes pas fautif, je le répète. Votre renseignement était assez exact, il n'y a rien à lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voilà tout.

Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait épargné des ennuis à moi-même et à d'autres. Je n'en vois pas la raison, mais c'est un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le meilleur itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il égare ses bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitôt après avoir quitté Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un kodak, il a des difficultés avec la police germanique pour avoir photographié des forteresses. Je me suis donné une fois beaucoup de mal pour expliquer à un homme la façon d'épouser la sœur de sa défunte femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure du départ du bateau de Hull et les meilleurs hôtels où s'arrêter en route. Je n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rédigées à son usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus adressé la parole. Et voilà pourquoi je suis arrivé à refréner ma passion de donner des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de monuments, pas de réminiscences historiques, ni de discours moraux.

J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce qu'il pensait de Londres. Il me répondit:

—C'est une très grande ville.

—Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?