—Les gens.

—Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?

Il haussa les épaules:

—C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?

Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre fourmilière: avenues, larges ou étroites, dans lesquelles les petits êtres se bousculent dans une confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, ceux-là s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges, ceux-là se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture; cellules où ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le coin où reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomération est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que d'hier, tandis que l'autre a été façonnée il y a longtemps, longtemps, avant même l'arrivée des hirondelles...

Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour, des contes populaires.

Toute vallée qui abrite un hameau a ses légendes. Je vous en dirai le canevas; vous pourrez à votre guise le mettre en vers ou en musique:

Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; ils s'aimèrent; puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans toutes les langues, car ce jeune homme a dû être un voyageur extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne sentimentale. De même les habitants des montagnes bleues d'Alsace se rappellent son arrivée parmi eux; et il a aussi visité les rives d'Islande, si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; et encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue à prêter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans le lointain.

Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui comptait au temps passé beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses légendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les ingrédients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat. Prenez un cœur humain, ou deux cœurs humains assortis, un bouquet de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mélange de bien et de mal; relevez le tout d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri Hanté», «le Tombeau du Donjon», «le Saut de l'Amant»,—nommez-le à votre guise, le ragoût est partout le même.

Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de décrire un paysage; rien n'est plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon devait se fier au récit des voyageurs pour décrire l'Hellespont, et où les étudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par les Commentaires de Jules César, il seyait à tout voyageur illustre de décrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson, qui n'avait presque rien visité en dehors des paysages de Fleet Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû paraître merveilleux à un enfant de Londres n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine à vapeur et l'appareil photographique ont changé tout cela. Celui qui tous les ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gré d'une description minutieuse et soignée des collines de Grampian. Quand on a vu une douzaine de peintures à l'huile, une centaine de photographies, un millier de reproductions dans des journaux illustrés et quelques panoramas du Niagara, une description détaillée d'une chute d'eau semblera fastidieuse.