Un de mes amis, un Américain très instruit, qui aime la poésie pour elle-même, me dit s'être fait une idée bien plus exacte et plus engageante des districts des Lacs d'après quelques photographies contenues dans un bouquin à bon marché que d'après la lecture des Coleridge, Southey et Wordsworth réunis. Qu'un auteur lui décrivît un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une relation éloquente de ce qu'il venait de manger à son dîner. Selon lui, chaque art a son département propre, et si la peinture-en-paroles est un piètre interprète des formes et de la lumière, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire les jeux de la pensée.


Ce sujet me remet en mémoire une chaude après-midi de collège. La littérature anglaise se trouvant au programme, le cours commença par la lecture d'un certain poème plutôt long, mais ne donnant lieu à aucune remarque intéressante. J'avoue à ma honte avoir oublié le nom de l'écrivain et le titre de l'œuvre. La lecture terminée, nous fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral et personnel de ce que nous venions de lire.

—Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi parle-t-on dans ce livre?

—Monsieur, dit le meilleur élève de la classe (il parlait la tête basse et visiblement à contre-cœur), il s'agit d'une vierge.

—Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire avec des termes à vous. Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas? nous disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune fille. Continuez.

—Une jeune fille, répéta le premier élève (cette substitution avait l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une forêt.

—Quel genre de forêt?

Le premier élève se mit à inspecter son encrier avec soin, puis regarda le plafond.

—Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez certainement me dire quelque chose à son sujet.