Il s'est levé comme d'habitude, et il s'est mis à écrire, aussitôt le jour venu, son article pour La Lumière que Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami; il voulait porter cela à la poste lui-même, je n'ai pas voulu; je lui ai dit qu'il faisait trop froid pour lui........
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L'heure du dîner est venue; il s'est mis à table et a bien dîné; il était très gai; même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames Gay, et lorsqu'il est rentré il m'a demandé si j'allais être bientôt prête pour la prière. Nous arrivons pour prier; quelques minutes après, il se sent mal à l'aise; il pousse une exclamation et il dit: «Qu'est-ce que c'est?». En disant cela, il s'affaissait sur lui-même. Nous n'avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j'ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite....
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La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile; au milieu de toutes ces luttes, il avait une maladie de foie et de coeur. Il me disait: «Je vais mourir. Adieu.» Je lui répondais: «Mais, mon Père, vous n'allez pas mourir; et votre livre que vous avez à faire? Il faut bien que vous le fassiez[8]!» Il était content que je lui dise cela... il m'a demandé de
l'eau du Salut. Après avoir bu une gorgée, il nous disait: «C'est cela qui me sauve.» Je ne m'effrayais pas trop: nous l'avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après! Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu'au moment de la dernière crise... Je lui dis: «Père, comment vous trouvez-vous?» Il me jeta son dernier regard d'adieu. Il n'a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes... Il est mort en saint et en martyr; toute sa vie n'a été qu'épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais...............
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j'appréhendais un triste dénouement avec toutes
ces luttes qu'il avait soutenues pour lui et pour d'autres. Je suis étonnée qu'il soit venu jusqu'ici. Je crois qu'il avait rempli sa tâche. Sa mort m'avait été montrée depuis plus de six ans, et, au moment où j'allais prendre le train à Saint-Maximin pour partir aux Saintes-Maries, un oiseau est venu me jeter plusieurs cris. Il n'était pas jour. Il était six heures du matin. J'ai dit tout haut devant quelques personnes: «Ah! mon Dieu! une mort que cet oiseau m'annonce.» Et j'ai senti que c'était le pauvre Père. Je repoussais cette inspiration; je ne m'attendais pas qu'elle allait arriver cinq jours après ma rentrée à Lyon......
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Note 8: [(retour) ]

L'abbé Boullan s'apprêtait, paraît-il, à publier le Zohar en français.

a mort mystérieuse de l'abbé Boullan fut l'occasion d'une vive polémique entre écrivains occultistes: Huysmans et Jules Bois d'une part, et Stanislas de Guaita de l'autre. Nous avons dit plus haut que Huysmans attribuait nettement cette mort aux pratiques magiques de Stanislas de Guaita. Jules Bois, de son côté, accusa formellement de Guaita et ses collègues de la Rose-Croix d'avoir envoûté l'abbé Boullan.

Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j'ai dévoilé les agissements sataniques des Rose-Croix de Paris, disait Huysmans.

Jules Bois écrivait dans le Gil Blas:

«... Je crois de mon devoir de relater les faits: l'étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de Mme Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables, des Rose-Croix Wirth, Péladan, Guaita, contre cet homme qui est mort.

On m'a assuré que M. le marquis de Guaita vit seul et sauvage; qu'il manie les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté; qu'il les volatilise et les dirige dans l'espace; qu'il a même—M. Paul Adam, M. Dubus, M. Gary de Lacroze l'ont vu—un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre...