«Nul n'ignore plus que je me livre aux pratiques de la plus odieuse sorcellerie; que je suis à la tête d'un Collège de Rose-Croix, fervents du Satanisme, et qui dévouent leurs loisirs à l'évocation du Noir Esprit; que ceux qui nous gênent tombent, l'un après l'autre, victimes de nos maléfices; que moi, personnellement, j'ai féru à distance nombre de mes ennemis, qui sont morts envoûtés, en me désignant pour leur assassin... Ce n'est pas tout. Je manipule et dose les plus subtils poisons avec un art infernal, c'est convenu; je les volatilise avec un bonheur particulier, en sorte d'en faire affluer, à des centaines de lieues d'éloignement, la vapeur toxique, vers les narines de ceux-là dont le visage me déplaît; je joue les Gilles de Rais au seuil du vingtième siècle; j'entretiens des relations d'amitié et autres avec le redoutable Docre, le chanoine chéri de M. Huysmans; enfin, je tiens prisonnier en un placard un esprit familier qui en sort visible sur mon ordre!
«Est-ce assez?—Point. Tous ces beaux renseignements ne sont qu'une préface. L'affaire où l'on en veut venir, c'est que l'ex-abbé Boullan—ce thaumaturge lyonnais dont la mort récente a fait quelque bruit—n'a succombé qu'à mes infâmes pratiques, à mes efforts combinés avec ceux de mes noirs confrères, les Frères de la Rose-Croix.
«On va même jusqu'à laisser entendre qu'il serait expédient de pratiquer l'autopsie du défroqué, de qui certaines lettres, rendues publiques avec l'assentiment de M. J.-K. Huysmans leur destinataire, me dénoncent positivement comme le magicien provocateur de la crise cardiaque qui a ravi au monde des démoniaques son «Roi des Exorcistes».
«Car il faut bien dire que M. Boullan, dont j'ai démasqué dans mon dernier livre (avec preuves à l'appui) les oeuvres et les doctrines, souffrait dès longtemps d'une double atteinte au coeur et au foie. Cette affection suivait son cours normal, avec des hauts et des bas. Mais, à chaque nouvelle atteinte, notre pontife criait à l'envoûtement nouveau.
«M. Boullan est mort: paix à sa cendre!... J'ai dit d'ailleurs ce que j'ai cru devoir dire, touchant nos relations et les événements qui succédèrent... Cette parenthèse étant close, revenons à ce qui me concerne personnellement.
«Les allégations produites dans les journaux, ces jours derniers, seraient abominables, si elles ne respiraient la plus intense bouffonnerie.
«Me défendre de pareils cancans, allons donc? Le bon sens public en a fait justice et je n'ai peur que d'une chose, pour les auteurs de ces naïves calomnies: c'est que, curieux d'épater les badauds et de divertir les sceptiques, ils n'aient fait rire beaucoup plus à leurs dépens qu'aux miens.
«J'avais d'abord l'idée de m'en tenir au silence du plus parfait dédain... Je me disais: laissons tomber ces plaisanteries d'un goût fâcheux, et que nul ne rééditera. Je me trompais. De toutes parts, en dépit même de la diversion du Panama, des feuilles quotidiennes reproduisent gravement ces pauvretés!...
«Donc, mon intention était de me taire. Mais ces sottes histoires menacent enfin de s'éterniser. La patience a des bornes et c'est décidément trop de ridicule pour une fois:
«On me demande à grands cris des explications... Les meilleures, en pareil cas, se donnent sur le pré. C'est du moins mon avis.