—Mais, demandai-je un peu ahurie, c'est donc là des créatures humaines?

—Non, répliqua-t-il avec tranquillité. Pas exactement. Ce sont des larves, des espèces de diablotins d'essence terrestre, mais engendrés par un péché spirituel. Aussi, pullulent-ils dans les couvents. Vous n'en avez jamais vu? Il y en a plein cette boîte; vous auriez pu en rencontrer dans l'escalier. Vous n'avez pas remarqué cette odeur de soutane? Il y a beaucoup de prêtres et une oblate dans cette maison... La larve, c'est peut-être ce qu'on pourrait appeler le microbe ecclésiastique...

«Huysmans s'amusait-il à me mystifier, ou bien était-il devenu fou? Inquiète, je regardais tantôt lui, tantôt la porte. Mais non, rien dans sa figure ne trahissait le déséquilibre, et son raisonnement était logique. Sans doute, n'étais-je pas mûre pour le royaume de l'invisible.»

Une des preuves principales de l'existence du Satanisme était pour Huysmans les vols d'hosties consacrées. Pour quiconque observe, disait-il, les vols d'hosties consacrées dans les églises de campagne, les précautions prises par les évêques, les étranges révélations venues de Suisse, de Belgique, et aussi de France, disent assez qu'il se passe des choses où la police ne peut rien voir, mais qui ont leur importance.

Et il citait à l'appui de son opinion de nombreux cas de vols d'hosties qu'il avait récolté dans les Semaines Religieuses de France. A quelques mois de distance, les mêmes attentats s'étaient reproduits dans la Nièvre, dans le Loiret, dans l'Yonne, dans le diocèse d'Orléans où 13 églises avaient été spoliées, dans le Rhône, à tel point que dans le diocèse de Lyon l'archevêque invitait, par un communiqué, les curés de ses paroisses à veiller particulièrement aux Saintes Espèces.

A l'étranger il en était de même, et il racontait qu'aux approches de la Semaine Sainte qui est l'époque partout attendue par les Sataniques pour commettre leurs monstrueux sacrilèges, toutes les hosties du Monastère de Notre-Dame des Sept Douleurs, à Rome, avaient disparu; il en avait été de même à l'église paroissiale de Varèse en Ligurie et au couvent des religieuses de Santa Maria delle Grazie, à Salerne.

A quoi bon chercher si loin: à Notre-Dame de Paris, pendant la semaine de Pâques, une vieille femme tapie dans la chapelle Saint-Georges, située à droite du coeur, dans l'abside, avait profité d'un moment où la cathédrale était quasi vide pour se ruer sur le tabernacle et emporter deux ciboires contenant 50 hosties consacrées.

Cette femme avait certainement des complices, car elle devait tenir caché sous son manteau, un ciboire dans chaque main et, à moins d'en déposer un sur le sol et risquer ainsi d'être aperçue, elle ne pouvait elle-même ouvrir l'une des portes de sortie pour s'échapper de l'église.

D'autre part, il est évident que cette femme avait commis ce vol pour s'emparer des hosties, car, dans la plupart des grandes villes, les ciboires ne représentent plus maintenant une valeur suffisante pour tenter les gens, et, dans les églises de campagne, où sont parfois conservés de vieux vases d'argent ou d'or, le larron qui les dérobe, pour leur métal, prend toujours soin de se débarrasser des hosties parce qu'elles peuvent le trahir, en les essaimant le long du chemin, pendant sa fuite.

—Enfin, disait Huysmans, pourquoi des gens déroberaient-ils des hosties? Aucune réponse n'est possible si l'on n'admet pas que les hosties sont emportées pour être employées à des oeuvres de magie noire. Que voulez-vous, par exemple, que des libres penseurs fassent d'hosties qui, pour eux, ne sont que des azymes sans valeur? Ils n'achèteraient pas vingt-cinq centimes le lot soustrait à Notre-Dame! Il faut donc que ceux qui les acquièrent croient réellement qu'elles sont la Chair même du Christ. Or, dans cette condition, cette Chair ne peut être utilisée que pour des actes d'exécration, des cérémonies sacrilèges, et nous sommes bien obligés de conclure, par le seul fait qu'on La vole, à l'existence certaine du Satanisme.