D'accord avec son directeur, elle l'installa à Bellevue, dans le département de Seine-et-Oise, avec l'approbation de plusieurs prélats hauts placés.

Bientôt, on signala dans l'intérieur de la communauté des pratiques bizarres. L'abbé Boullan y guérissait, par des procédés étranges, des maladies diaboliques, dont auraient été atteintes les religieuses: une des soeurs étant tourmentée par le Démon, l'abbé, pour l'exorciser, lui crachait dans la bouche; à une autre, il faisait boire de son urine mélangée à celle de la soeur Chevalier; à une troisième il ordonnait des cataplasmes de matière fécale.

De plus, des ecclésiastiques écrivaient à l'abbé Boullan et à la soeur Chevalier pour leur demander—moyennant finances—comment ils pourraient se concilier la faveur de la Sainte Vierge; des femmes du monde, enfin, les consultaient sur des cas de conscience incroyables.

Il y eut bientôt, auprès de l'évêque de Versailles, des plaintes nombreuses. Une instruction fut ouverte contre l'abbé Boullan et la soeur Chevalier, accusés d'escroquerie et d'outrage public à la pudeur. Sur ce dernier chef, le Tribunal correctionnel de Versailles rendit une ordonnance de non-lieu, et les condamna seulement pour escroquerie à trois ans de prison.

Rendu à la liberté, l'abbé Boullan continua ses pratiques d'exorcisme. Mandé à l'archevêché de Paris, où on le sommait de s'expliquer sur le cas d'une épileptique qu'il disait avoir guérie à l'aide d'une relique de la robe sans couture du Christ conservée à Argenteuil, le cardinal Guibert, après avoir entendu ses explications sur les cures des sortilèges et les doctrines dont il était le propagateur, le frappa d'interdit. Il se rendit aussitôt au Vatican pour protester contre la mesure disciplinaire qui le frappait, mais il en fut chassé: le Vatican avait eu horreur de ce prêtre qui osait soutenir avoir reçu du ciel la mission de combattre l'enfer par la profanation de l'hostie et par l'ordure.

A la suite de ces aventures, notre abbé quitta l'Église. Il s'en vint à Lyon auprès du célèbre prophète et mystique: Eugène Vintras, dont il avait fait la connaissance à Bruxelles. Vintras a laissé une réputation discutée et troublante; mais ceux qui l'ont connu peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Fils d'ouvrier, ouvrier lui-même, sans fortune, sans éducation, dépourvu de tout ce qui paraissait indispensablement nécessaire à l'accomplissement d'une grande oeuvre, l'Esprit révélateur le cultiva, le façonna, le pétrit pour ainsi dire, l'éleva à la hauteur de sa mission et le fit atteindre aux plus hauts sommets de la révélation et de la mystique.

Prophète, ceux qui le connurent subirent le charme de son verbe et de sa majesté impérative; il exerçait une puissance de fascination extraordinaire. Mystique, il s'élevait de terre, devant témoins, lorsqu'il priait; sa doctrine, il l'appuyait sur des miracles. Sur son autel se produisaient des phénomènes étranges: quand il consacrait, les hosties sortaient du calice et restaient suspendues dans l'espace; d'autres, gardaient des stigmates sanglants[6].

Note 6: [(retour) ]

Nous avons en notre possession des cahiers contenant la reproduction exacte des 250 premières hosties miraculeuses apparues avec des signes sanglants sur l'autel du prophète Vintras. Sur ces 250, 125 furent saisies en 1842 par l'évêque de Bayeux; les autres, jusqu'à ces derniers temps, étaient conservées à Lyon dans une chapelle particulière, et n'étaient, malgré les années, ni détériorées ni corrompues.

Boullan se rallia à la doctrine d'Eugène Vintras, et à la mort de ce dernier, survenue en 1875, se prétendit son successeur; mais il ne fut pas reconnu par la majorité des Vintrasistes qui le considérèrent comme schismatique.

Comme Vintras, l'abbé Boullan avait le don de fascination et il ne tarda pas d'accomplir aussi d'incroyables prodiges. Il guérissait, au moyen de pierres précieuses, des enfants noués, et plusieurs femmes—dont une Parisienne des plus citées dans le monde artistique—furent soulagées d'une maladie de matrice réputée incurable par les plus savants docteurs, par l'imposition sur les ovaires d'hosties consacrées. La manière dont il s'y prenait pour combattre les envoûtements et les maléfices a été révélée par Huysmans dans Là-Bas.