MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un bonheur?»
Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie, que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son palais.
—Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à entrer, après bien des hésitations.
«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père, expliquez-moi comment vous avez fait.»
Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.
Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.
[CHAPITRE XXXIII]
[Aventure de Jack.]
Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois l'aigle de Fritz contre les arrivants.