Ici gît un pauvre âne, hélas!
Qui, pour avoir été rebelle,
Mourut du plus affreux trépas;
Mais du moins, par sa fin cruelle,
Il préserva d'un triste sort
Un père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord.
«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été composés dans cette île.»
À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs provisions et l'attelage demandé.
Nous nous mîmes à l'œuvre. Les bœufs furent attelés tant bien que mal à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût endommagée par les broussailles.
«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me demanda-t-on de toutes parts.
MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le corps de l'animal.
ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de notre entreprise.
MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue. Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau. Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.
FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.
MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi difficile.»