Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.
La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand soin.
Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture et de deux soupapes.
Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine, qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher de partir d'un bruyant éclat de rire.
Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps ordinaire.
«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?
—Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus facilement le débit.»
Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.
Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et, dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en œuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre, je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la place pour servir en temps et lieu.
Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième qu'il me fut possible de mettre le bois en œuvre. À chacun des tronçons j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois, dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot. Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.