À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout événement.

«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos ordres.

—Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de salut.»

Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener autour d'eux des regards vigilants.

Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang avait attiré dans notre voisinage.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise, tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les restes sanglants de notre venaison.

Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage. Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui annonçait à tout œil expérimenté une attaque prochaine.

Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans mouvement.

«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au cœur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre sur le champ de bataille.»

En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle, et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.