Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe, les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à leur situation.
Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence, soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants, il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas écouté sa voix.
J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que tous avaient saisi mon allégorie.
Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à travailler à ses étuis de margaï, et vint me demander mes conseils; Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son margaï et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de prier la ménagère de lui donner quelques œufs de poule et du beurre pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses désirs.
Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit, nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent montés.
«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans. Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la file notre demeure aérienne.