[CHAPITRE XII]

[La promenade.—Nouvelles découvertes.—Dénomination de divers lieux.—La pomme de terre.—La cochenille.]

La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre demeure aérienne.

Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis. Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt que nous fûmes assis:

«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement, comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques souvenirs.

JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka, Spitzberg.

MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher ailleurs.»

Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition de ma femme, elle reçut le nom de Rettungs-Bucht (baie du salut); notre première habitation, celui de Zelt-Heim (maison de la tente); l'île qui était dans la baie, celui de Hay-Insel (île du requin), en mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli s'enfoncer, celui de Flamant-Sumpf (marais du flamant). Après bien des débats, notre château aérien reçut celui de Falken-Horst (l'aire du faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les traces de nos compagnons s'appela Promontoire de l'espoir trompé; enfin le ruisseau; Ruisseau du Chacal[1].

[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les autres.]

Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc, entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai; car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés, excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants, il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu. Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.