«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
—Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu les as découvertes.»
Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes, en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité; quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite, s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal. Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
—Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de m'allumer du feu.
—Mais il me faudrait de l'amadou.
—En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus grande joie à ma bonne femme.
Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se détachaient alors d'eux-mêmes.