Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me l'avoir auparavant montré.
Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau, et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de présents.
[CHAPITRE XVI]
[La pinasse.—La machine infernale.—Le jardin potager.]
Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À l'œuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'œuvre!» et je distribuai à chacun les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive. Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins, les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable? Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous hasarder sans nos corsets de liège.
Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle accueillit avec beaucoup de plaisir.