Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour, guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.

Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait, à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits canons.

Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais, qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement. Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes fils, je me hasardai à le mettre à exécution.

J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.

Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir. Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau, je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible, et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils interrompirent tout à coup leurs travaux.

«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.

—Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau. Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»

Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner immédiatement au navire pour connaître la vérité.

Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames, auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour, et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle pinasse est enfin à nous!

—Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»