J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau, comme elle l'avait pensé.
Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.
Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest, canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le plaisir de la canonner et de la couler à fond.
«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»
Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais ils reconnurent bientôt nos voix.
«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»
Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise, Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos œuvres à coups de canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu les recommanderont peut-être à votre attention.»
Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle, suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre elles par de petits sentiers.
«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur du soleil.»
Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.