J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main. Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma femme, que les deux chiens suivaient, l'œil au guet, la queue entre les jambes.
Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois, faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans un palais de fées, ou dans le chœur d'une vieille église gothique lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons du jour colorés par les vitraux.
Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin, comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!
En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.
Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte. Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire une habitation d'hiver chaude, claire et commode.
Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent solidement.
Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière, où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.
La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les magasins.
Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses tortues qui y déposaient leurs œufs dans le sable, et qui nous fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait et restait à notre discrétion.
Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume, et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes, des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest, un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent ce qu'ils peuvent.