«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers, entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes, donnez le signal du combat!»
Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons combattre! le signal est donné!»
Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé, avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve; chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil, excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas. Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups furent presque les mêmes.
Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst; et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant. Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh! m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
—Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour l'équitation.»
Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le couteau en signe de victoire.
«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu rapportes le couteau?
—La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la fatigue.»
Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança son buffle au galop, le fit manœuvrer dans tous les sens avec une adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice, monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur; il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
Le lazo vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force. Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur. Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui revenait, elle leur distribua leurs prix.