Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc sans en renverser au moins la moitié.
MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient peut-être pas mûres.
MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai plantées.
MOI. Mais quoi donc?
MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des pèlerins; les autres ont un long cou.
MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir; le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier; mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur lesquelles j'avais compté.