MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est; mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire, comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais continue ton récit, Fritz.
FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel! quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient tout pillé!
MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me paraît bien extraordinaire....
JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de singes.
FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus, descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre, puis soudain remonter bien haut dans l'air.
«Après quelques moments de pareilles manœuvres, qui avaient sans doute pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le chemin du logis.»
Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.