Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité, l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir. Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant nous-mêmes.
La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une occupation utile.
Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond. S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée. Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser des intérêts vivants.
—J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire.
Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y prendraient un intérêt personnel?
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LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS.
NOUVELLE.
Deux enfants nés de riches propriétaires dont les domaines se touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui, pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient formé le projet de les unir un jour. Sous le rapport de l'âge, de la fortune, de la position sociale, ce mariage ne laissait rien à désirer; aussi les parents le regardaient-ils déjà comme une affaire irrévocablement arrêtée. Bientôt cependant ils furent forcés de reconnaître que chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui séparait ces deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions annonçaient les caractères les plus heureux. Peut-être se ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun d'eux ne s'appuyait que sur lui-même, énonçait clairement sa volonté, et y tenait avec une fermeté inébranlable. Chéris, presque vénérés par tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection sincère, ils ne se montraient malveillants, emportés et querelleurs, que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mêmes désirs, les mêmes espérances les animaient sans cesse; mais an lieu d'y tendre par une émulation salutaire, ils cherchaient à s'arracher la victoire par une lutte opiniâtre.
Cette disposition singulière des deux enfants se trahissait surtout dans leurs jeux. Le petit garçon, poussé par les penchants de son sexe, organisait des batailles. Un jour l'armée ennemie, qu'il avait déjà vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant chef, quand tout à coup l'audacieuse jeune fille se mit à la tête du bataillon dispersé, le ramena au combat et se défendit avec tant de courage, qu'elle serait restée maîtresse du champ de bataille, si son jeune voisin, abandonné de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu tête. Luttant corps à corps avec elle, il la désarma et la déclara prisonnière. L'héroïne refusa de se rendre, et son vainqueur, forcé de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou de blesser sérieusement son indomptable ennemie, prit le parti de détacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur le dos.