Depuis ce jour, elle ne rêva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle avait reçu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives qui auraient pu avoir pour son petit voisin les résultats les plus fâcheux. Une pareille inimitié ne pouvait manquer d'attirer enfin l'attention des parents. Après une sincère et loyale explication, ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer à l'union projetée, mais qu'il était urgent de séparer au plus vite ces petits et irréconciliables ennemis.

On éloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement de position eut pour lui les conséquences les plus heureuses. Après s'être distingué dans divers genres d'études, les conseils de ses protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrière militaire. Estimé et chéri partout et par tout le monde, il semblait prédestiné à ne jamais employer ses forces actives que pour son bonheur à lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin été débarrassé du seul adversaire que la nature lui avait donné dans la personne de sa petite voisine.

De son côté, la jeune fille se montra tout à coup sous un jour différent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle était trop grande pour continuer à partager les jeux des petits garçons. Il lui semblait en même temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le départ de son ennemi né, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne lui avait paru aimable.

Un jeune homme plus âgé de quelques années que son ancien ennemi, et qui joignait à une naissance distinguée de la fortune et de grands mérites personnels, ne tarda pas à lui accorder toute son affection. Les sociétés les plus élégantes cherchaient à l'attirer et toutes les femmes désiraient lui plaire. La préférence marquée d'un tel homme sur une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait étaient constants, mais sans importunité, et elle pouvait, dans toutes les éventualités possibles, compter sur son appui. Il avait positivement demandé sa main à ses parents, en prenant toutefois l'engagement d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle était encore trop jeune pour se marier immédiatement. L'habitude de le voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui comme de son fiancé, l'amenèrent insensiblement à croire qu'il l'était en effet. Les anneaux furent échangés, et personne n'avait songé que les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on pût, sans imprudence, les unir par une cérémonie qui est presque un mariage.

Les fiançailles ne changèrent rien à la situation calme et paisible des futurs époux; des deux côtés les relations restèrent les mêmes, on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que trop tôt remplacé par les chaleurs fatigantes et par les orages de l'été.

Pendant ce temps le jeune homme absent était devenu un officier distingué; un grade mérité venait de lui être accordé, et il obtint sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses parents, ce qui le plaça de nouveau en face de sa belle voisine.

Cette jeune personne n'avait encore éprouvé que des affections de famille, et le sentiment paisible d'une fiancée qui accepte sans répugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports du moins, elle l'était en effet. Cette uniformité fut tout à coup interrompue par l'arrivée de l'ennemi de son enfance. Elle ne le haïssait plus, son coeur s'était fermé à la haine. Au reste, cette ancienne aversion n'avait jamais été que la conscience confuse du mérite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu un remarquable jeune homme, il se présenta devant elle, elle éprouva une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement sincère, d'autant plus facile à satisfaire, que le jeune officier partageait, à son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie. Les années pendant lesquelles ils avaient vécu éloignés l'un de l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et intéressants récits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond de leurs coeurs, obligés de réparer leurs torts par des attentions aimables. Il leur semblait même qu'ils ne s'étaient jamais méconnus, et qu'ils n'avaient été qu'égarés par une rivalité naturelle entre deux enfants auxquels la nature a donné les mêmes désirs, les mêmes prétentions. Puisqu'ils avaient enfin appris à s'apprécier, leur ancienne hostilité n'était plus à leurs yeux qu'une lutte pour établir l'équilibre d'où devaient naturellement naître l'estime et l'affection.

Ce changement se fit dans l'âme du jeune homme d'une manière vague et calme. Préoccupé des devoirs de son état dans lequel il espérait arriver à un grade élevé; animé du désir de perfectionner ses connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en rapport avec la carrière militaire, il accepta la bienveillance marquée de la belle fiancée, comme un plaisir passager, une distraction de voyageur. Voyant déjà en elle la femme d'un autre, il ne supposa pas même qu'il fût possible d'envier le bonheur du futur avec lequel il vivait dans une intimité qui touchait de près à l'amitié.

La jeune fille était dans une disposition d'esprit bien différente, il lui semblait qu'elle venait de se réveiller d'un long rêve. Son petit voisin avait été l'objet de sa première, de sa seule passion; en se rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vécu avec lui, elle reconnut qu'elle y avait été poussée par un sentiment violent, mais agréable, d'où elle conclut que sa prétendue haine était de l'amour; et qu'elle n'avait jamais aimé que lui. Bientôt elle arriva à se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes à la main, et de lui tendre des pièges, au risque de le blesser, lui avait été inspirée par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle crut même se souvenir distinctement que pendant la lutte où il était parvenu à la dompter et à lui lier les mains, elle s'était laissé aller à une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait fait éprouver.

Ne voyant plus qu'un malheur dans la méprise qui avait éloigné son jeune voisin, elle déplora l'aveuglement d'un amour qui s'était manifesté sous les apparences de la haine, et maudit la puissance assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle était complètement métamorphosée. Avait-elle dépassé l'avenir ou était-elle revenue sur le passé? On pourrait répondre affirmativement à l'une et à l'autre de ces deux questions.