Lors même qu'il eût été possible de lire au fond de l'âme de cette jeune fille, on n'aurait osé blâmer son changement à l'égard de son futur, car il était tellement au-dessous du jeune officier, que la comparaison ne pouvait que lui être défavorable. Si l'on accordait volontiers à l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une sécurité complète; si l'on aimait à associer l'un à tous les plaisirs de la société, on voyait dans l'autre un ami aussi sûr qu'aimable; et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions sérieuses et graves, qui font dépendre le sort de toute une famille de la résolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inébranlable. Les femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de différences, un tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la nécessité de développer et de perfectionner.
Personne ne songea à plaider la cause du futur auprès de sa belle fiancée, ni à lui rappeler les devoirs que lui imposaient à son égard les convenances de famille et de société; car on ne supposait pas qu'elle nourrissait un penchant opposé à ces devoirs. Son coeur cependant se laissait aller à ce penchant en dépit du lien qui l'enchaînait, et qu'elle avait sanctionné par un consentement positif et volontaire. Elle ne se laissa pas même décourager par le peu de sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en frère bienveillant plutôt que tendre, il lui fit voir que toutes ses espérances se bornaient à avancer promptement dans la carrière militaire, ce qui devait nécessairement l'éloigner bientôt et pour toujours peut-être. Il alla jusqu'à lui parler de ses projets et de son prochain départ avec une tranquillité parfaite.
Ce prochain départ, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation qui avait agité son enfance se réveilla chez elle avec ses ruses malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus grands sur un degré plus élevé de l'échelle de la vie. Afin de punir de sa froide indifférence l'homme qu'elle n'avait tant haï que pour l'aimer davantage encore, elle prit la résolution de mourir. Ne pouvant être à lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination comme un éternel sujet de repentir, laisser dans sa mémoire l'image ineffaçable de ses restes inanimés, et le réduire ainsi à se reprocher toujours de n'avoir su ni apprécier ni deviner le sentiment qu'elle lui avait voué.
Tout entière sous l'empire de cette cruelle démence, qui se manifesta sous les formes les plus capricieuses, elle étonna tout le monde; mais personne ne fut assez sage, assez pénétrant pour deviner la cause de ce singulier changement.
Les parents, les amis, les simples connaissances même, s'étaient entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes fiancés par quelque fête nouvelle; la plupart des sites des environs avaient déjà été exploités à cette occasion. Le jeune officier cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs époux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur société, à une promenade en bateau.
Au jour indiqué tous les invités montèrent sur un de ces jolis yachts qui offrent sur l'eau presque toutes les commodités de la terre ferme, et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agréable contre l'ardeur du soleil; aussi la société ne tarda-t-elle pas à s'y retirer et à organiser de petits jeux.
Le jeune officier, dont le premier besoin était de s'occuper utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accablé par la fatigue et par la chaleur, était sur le point de céder au sommeil, il prit le gouvernail à sa place. Sa tâche était d'abord facile et douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientôt il s'approcha d'une place où le fleuve se trouvait resserré entre deux îles qui étendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux, ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas d'habileté, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le détroit, s'il ne serait pas plus prudent de réveiller le patron. En ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'écriant d'une voix altérée:
—Reçois ce souvenir!
—Ne me distrais pas, répondit le jeune homme en saisissant la couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de toute ma présence d'esprit.
—Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais!