Ottilie qui s'était prêtée avec beaucoup de complaisance à une opération dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne tarda cependant pas à prier l'Anglais de mettre un terme à ce jeu, parce que son mal de tête venait de la reprendre avec une violence inaccoutumée. Cette dernière circonstance acheva d'enchanter l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit à la jeune fille que, si elle voulait avoir confiance au procédé qui pour l'instant venait d'augmenter son mal, il l'en guérirait promptement et pour toujours. Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de vivacité, elle avait toujours eu une appréhension instinctive pour cette expérience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas complètement.
Les deux voyageurs venaient d'exécuter leur projet de départ, et les dames, que plus d'une fois ils avaient péniblement affectées, désiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la société.
Devenue entièrement libre, Charlotte profita de la belle saison pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins s'étaient empressés de lui prouver leur intérêt et leur amitié. Le peu d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer chez elle, était consacré à son enfant qui, sous tous les rapports, méritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde, au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il justifiait cette opinion. Doué d'une santé robuste, il grandissait et se développait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de son baptême, avait causé tant de surprise, devenait toujours plus frappante. La coupe de son visage et le caractère de ses traits, le rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir été modelés sur ceux d'Ottilie, et la même âme s'y réfléchissait.
Cette singulière parenté et surtout le sentiment qui pousse les femmes à étendre l'amour qu'elles ont voué au père sur les enfants dont elles ne sont pas les mères, rendaient le fils d'Édouard cher à Ottilie. L'entourant des soins les plus tendres, elle était pour lui une seconde mère, ou plutôt une mère d'une nature plus élevée, plus noble que celle qui lui avait donné la vie. Cette affection avait excité la jalousie de Nanny, qui s'était éloignée peu à peu de sa maîtresse, et qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'à retourner chez ses parents, où elle vivait dans un isolement volontaire.
Ottilie continua à promener l'enfant et s'accoutuma ainsi à de longues excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon de lait pour donner à son petit favori la nourriture dont il avait besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle formait une gracieuse Penserosa, quand elle marchait ainsi lisant et tenant ce bel enfant sur ses bras.
CHAPITRE XII.
Le principal but que le souverain s'était proposé en entrant en campagne était atteint, et le Baron chargé de décorations honorablement gagnées, se retira de nouveau dans la métairie où il avait cherché un refuge lors de son départ du château. Il savait tout ce qui s'était passé pendant son absence, car il avait trouvé moyen de faire observer les dames de très-près, et si adroitement, qu'elles n'en avaient jamais eu le plus léger soupçon. La séjour de la ferme lui parut d'autant plus agréable, qu'on y avait fidèlement exécuté les ordres qu'il avait donnés avant son départ, pour améliorer et embellir cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait désirée, c'est-à-dire, remplaçant par son utilité et la variété de ses agréments, ce qui lui manquait en étendue.
L'activité tumultueuse et la promptitude décidée de la vie militaire avaient accoutumé Édouard à mettre plus de fermeté dans sa manière d'agir, et il se sentit enfin le courage de réaliser un projet sur lequel il croyait avoir suffisamment médité. Son premier soin fut de faire venir le Major près de lui, et tous deux éprouvèrent en se revoyant une joie égale. Les amitiés d'enfance et les liens du sang ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappréciable qu'aucun malentendu ne peut les rompre entièrement, et qu'il suffit d'une courte absence pour rétablir les anciennes relations telles qu'elles étaient autrefois.
Édouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune de son ami réalisait, surpassait même toutes ses espérances, et il s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage en perspective. Le Major répondit négativement et d'un air grave et sérieux.
—Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui m'a précipité au milieu des périls de la guerre. J'avoue que j'aurais voulu pouvoir me débarrasser honorablement, dans cette carrière, d'une existence qui m'était devenue insupportable, puisque je ne devais pas la consacrer à mon amie. Cependant je n'ai jamais entièrement perdu l'espoir. La vie à côté d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il m'a été impossible d'en faire une abnégation complète; mille pressentiments, mille signes mystérieux, m'affermissaient malgré moi dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre qui porte son chiffre et le mien, a été jeté en l'air le jour ou on a posé la première pierre de la maison d'été, et il ne s'est pas brisé, et il a été remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles n'ai-je pas soutenus contre moi-même dans ce lieu où nous nous revoyons aujourd'hui! Fatigué de tant de luttes stériles, j'ai fini par me dire: Mets-toi à la place de ce verre prophétique, deviens toi-même la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non en homme désespéré, mais en homme qui croit encore à la possibilité de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille gagnée, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour mériter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont animé pendant toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrivé au but, car j'ai vaincu les obstacles, j'ai renversé les difficultés qui me barraient le passage. Ottilie est enfin mon bien à moi, et ce qui me reste à faire pour passer de cette pensée à la réalisation, n'est plus rien à mes yeux.