—Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que je dois te faire, répondit le Major, cela ne m'empêchera pas de te parler en ami sincère. Je te laisse le soin de peser le bonheur que tu as trouvé naguère auprès de ta femme; il ne t'est pas possible de t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a donné un fils, et que par conséquent vous êtes désormais inséparables; car ce n'est plus trop de vos efforts réunis pour veiller sur son éducation et assurer son avenir.

—C'est par pure vanité, s'écria Édouard, que les parents se croient indispensables à leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prématurée d'un père rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en résumé plus qu'il ne perd, car son esprit se développe et se forme plus vite, parce qu'il est de bonne heure réduit à se plier devant la volonté d'autrui; nécessité cruelle à laquelle nous sommes tous forcés de nous soumettre tôt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort convenable à plusieurs enfants, et je ne vois point de considération qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune à un seul héritier.

Le Major essaya de retracer à son ami le tableau de son premier et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit vivement.

—Nous avons fait tous deux une haute folie, s'écria-t-il; oui, c'est toujours une folie de vouloir réaliser dans un âge plus avancé, les rêves de la première jeunesse. Chaque âge a des espérances, des vues, des besoins qui lui sont particuliers. Malheur à l'homme que les circonstances ou l'erreur poussent à chercher le bonheur avant ou après l'époque de la vie où il se trouve. Mais si nous avons commis une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De vains scrupules doivent-ils nous empêcher de profiter d'un avantage que la loi elle-même nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur une résolution prise qui ne concerne que des intérêts de détails, que des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrévocables quand il s'agit de l'ensemble, de l'enchaînement de cette vie?

Le Major redoubla d'adresse et d'éloquence pour rappeler a son ami l'utilité des rapports de famille et de société qu'il devait à sa femme; mais il lui fut impossible de se faire écouter avec intérêt.

—Tout cela, mon cher ami, répondit Édouard, je me le suis répété à satiété au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait trembler le sol, quand les balles sifflaient à droite et à gauche, éclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et perçaient mon chapeau! Et quand j'étais assis seul sous la voûte étoilée, près du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces exigences sociales passaient devant ma pensée. Je les ai examinés sous tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je ne leur dois plus rien, j'ai réglé mes comptes à plusieurs reprises, et pour toujours enfin.

Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi aussi tu m'as occupé, car tu faisais partie de mon cercle domestique, et longtemps avant déjà nous nous appartenions de coeur. Si dans le cours de notre vie je suis resté ton débiteur, le moment est venu de te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu ne lui es pas indifférent; comment aurait-elle pu te voir intimement sans t'apprécier? Reçois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras, et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre.

—Ce don précieux que tu m'offres, répondit le Major, loin de m'éblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta proposition, au lieu de trancher les difficultés, les augmente. Elle jetterait le jour le plus défavorable sur la réputation, sur l'honneur de deux hommes qui, jusque là, se sont montrés à l'abri de tout reproche.

—Mais c'est précisément parce que nous sommes à l'abri du reproche, que nous pouvons le braver sans crainte, s'écria Édouard. Celui qui n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blâmerait, si elle était commise par un homme qui se serait déjà rendu coupable de plus d'une faute. Quant à moi, je me suis soumis à tant d'épreuves cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez à votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien ne pourra modifier ma résolution en ce qui me concerne. Si l'on veut m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des obstacles, je saurai les faire disparaître par les moyens les plus extrêmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer.

Persuadé qu'il était de son devoir de combattre aussi longtemps que possible les projets d'Édouard, le Major dirigea l'entretien sur les formalités judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces démarches indispensables avaient de pénible, de fatigant, d'inconvenant même.