Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta devant la jeune fille.
—Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je t'obéirai.
Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était un signe négatif.
—Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement.
Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval, mais à une certaine distance.
CHAPITRE XVII.
Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie, et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre.
Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots, la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur, et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé.
Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre.
Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence. Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que, pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques mois.