Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage, ce qui leur procura à tous une distraction salutaire.

Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien.

Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était restée sans réponse.

Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis encore réunis au salon, reçurent le billet suivant:

OTTILIE A SES AMIS.

«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes résolutions.

«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi, ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment, souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.»

* * * * *

Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances; se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner du château.

—Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux, et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi!