On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle.

Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle, on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la végétation.

Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les autres portes de la maison étaient fermées.

En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle, se précipita par la lucarne.

La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie:

—Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à elle!… La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui, vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: Tout est pardonné!… Je ne suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre reproche.

La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on ne savait plus que faire ni que devenir.

Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne peut plus demeurer parmi nous.

Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près et arriva avec lui à la chapelle.

En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa raison une atteinte dangereuse.