Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus susceptibles.
Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse. L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les mains avec un mouvement de désespoir compatissant.
C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle, offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur, la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur absence par un deuil sincère.
L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni reconnu par personne.
Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour l'appeler, lui pardonner et la bénir.
Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un très-petit nombre pour espérer et croire.
Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur interdire l'entrée de la chapelle.
Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale. Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y voir le pronostic d'une prochaine réunion.
Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et désespérer ceux qui souffrent.
Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron.