—Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me tirerai d'affaire tout seul … En tout cas, je ne serai pas exposé chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées dans les jambes de gigantesques gardes du palais.

—Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard, mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions bizarres notre excursion pourrait donner lieu.

—Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la trouver seule dans sa chambre.

Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là, il remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à coucher de sa femme.

Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était couchée.

—Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de chambre.

—C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il est tard, retirez-vous.

La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher.

En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire, et il frappa à cette porte.

Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement.