—Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.

Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle, qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos.

Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout.

Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments funéraires.

La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice, surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux; illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation, un appui.

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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque, pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il est éclos.

«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains. En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante. L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à-dire, aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles appartiennent à tout le monde.

«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes côtés?