«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas aussi noire.

«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de rendre toute autre clarté inutile.

«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de nourriture.»

CHAPITRE IV.

Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà, elle n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent l'objet de nos affections qui vit loin de nous.

Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage. Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son être.

Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde élégant. Là, le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans des explications et des détails sans nombre, et établir des relations nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose.

On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste sur le château.

Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda immédiatement le gros de l'armée, c'est-à-dire, la grande-tante, Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé, et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même.

La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse. Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se sécher.