Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures, elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des nuits à décrotter, laver et repasser.
Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse accourait de tous côtés.
Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait, par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de cette nombreuse société.
Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action?
Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par des détours adroits.
Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite.
L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante journée.
Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et du plus espiègle des farfadets.
Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des danses de caractère et des pantomimes.
Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup d'oeil pour deviner sa pensée.