Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari.

Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à-dire de dessiner sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort qui en était l'objet.

Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir, il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie.

Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main, en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite sur le haut du monument.

L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse. De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée, elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur.

Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point, qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à la royale veuve de Carie.

Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna en termes flatteurs.

—Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible.

—Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une réminiscence très-imparfaite.

Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus capable de les apprécier.