—Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe! s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi.
—Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant toutes les variétés de singes.
Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les diverses personnes de sa connaissance.
—Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés M——. Voici le Curé S——. Et celui-là? Ne reconnaissez-vous pas Monsieur … Monsieur … chose …? En vérité, les singes sont les vrais incroyables[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on se permet de les en exclure.
Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était arrivé à tout pardonner à son impertinence.
Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte, dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il souffrait parfois de ses extravagances.
Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher ni se lever assez tard.
Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de la marine royale d'Angleterre.
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