Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.

Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.

La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.

Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait boire à longs traits.

En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: Tournez, s'il vous plaît! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire diminuer le vin qu'il contenait.

Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux meilleurs peintres de l'école flamande.

Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son amabilité.

Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses plaisirs.

Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la vie.

A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus les nourrir.