Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il osa exprimer nettement ce désir.

—Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout entière.

Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui achevèrent d'enchanter Luciane.

La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait osé braver un pareil anathème?

Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant, chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des habitudes du monde élégant.

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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de souffrir ceux qui nous semblent nuls.»

«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les conséquences de ce qu'elle a accepté.»

«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les observer chez elles.»