—Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient toujours vous jeter sur un autre terrain?
—Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez, Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en seriez très-satisfaite.
—Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de l'instituteur est d'éviter toute digression.
—Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de conserver cet admirable équilibre.
Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.
—Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et des batailles.
—J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi peut avoir son charme.
—J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.
—Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne vivons jamais pour nous …
—Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille; toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme, car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait, tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans songer à produire son semblable.