—Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste, est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.
Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en acquittait.
—Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.
Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.
—Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de donner en peu de mots tout un système d'éducation.
—Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous vouliez me parler.
—Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes pour en faire des mères!
—Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.
—Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.
Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes, car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que, sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de la marche des événements.