Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l'eusse averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.
Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j'étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par tous mes membres, m'applaudissant de m'être ainsi vengée sans réserve, d'une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre reproche d'avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que délaissée. J'aurais cru être ingrate envers le plaisir que j'avais reçu si je m'en étais repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout sentiment de honte ou de réflexion.
A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière agréable dont je venais d'employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d'éclat et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais; aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me tranquilliser.
Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'égayai si bien que j'en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d'esprit. Je me couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé. Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus reconnu que ni le duvet, ni l'intérieur même n'offraient aucun vestige des assauts qui s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de savoir que je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai doublement par la revanche que j'avais prise et par les délices que j'avais éprouvées.
L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je m'étendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation, s'approcha de mon lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une main que je lui avais abandonnée.
Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'était paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m'être indifférent, puisque c'était une preuve que je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'était pas au-dessous de mon ambition.
Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j'aurais tenu pour tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert par la nature à une gourmande de plaisir.
Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels, d'une sincérité qui se lisait dans ses yeux; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était de condition trop basse pour mériter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre condition, à bien considérer, était-elle donc d'un cran plus élevée, ou bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer, d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien, en proportion de l'agrément qu'ils y trouvent; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec ses qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon je me trouvais à l'aise sur le pied d'égalité, et c'est ce que l'amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait dans la tête.
Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'était pas assez; après quelques questions et réponses souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu de temps qu'il avait à rester? C'était demander à un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.
Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui équivaut à une éternité.