A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit que la compagnie était réunie et nous attendait.
Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire d'encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.
Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman, extrêmement bien mis et d'une jolie figure: c'était lui qui devait le premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon, dont le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand jour.
A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris mon particulier (c'était le terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l'académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.
Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, caressée et courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait leurs caresses.
Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si ce n'est que j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce piment; mais pour eux, c'était une impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats qui suivirent.
Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on servit un élégant souper; mon galant du jour s'assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en compromettre l'impression et la laisser évaporer avec des mots, avant d'en venir à l'action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il n'était pas scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient à l'œuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des deux côtés en vinrent à ce point que mon particulier ayant proposé de commencer les danses villageoises, l'assentiment fut immédiat et unanime: il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; n'étant plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir réglé l'ordre de bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à discrétion.
Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. Mon particulier, à qui j'en demandai le motif, m'expliqua que, «cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien qu'à l'occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires: et il leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice, les anciens devaient donner l'exemple, et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c'était à lui que j'étais dévolue pour la première expérience. Toutefois, j'étais parfaitement libre de refuser: c'était, dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de toute violence et de toute contrainte».
Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon acquiescement. J'étais embarquée désormais et parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure:
Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse et s'y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa s'était placée le plus avantageusement possible; sa tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux tournées qu'on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise l'avenue la plus engageante bordée et surmontée d'une agréable toison qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et prête à combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une constitution plus heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonnée par l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur si étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu'elle échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l'un et l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors d'haleine, criait par mots entrecoupés: