C'est dans un pareil état d'âme qu'on discerne l'influence de Chatterton auquel il dédiait ces vers:
........ Aux sphères qui tourbillonnent
Tu chantes harmonieusement; rien ne gâte tes hymnes
Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes[69].
Ces crises de découragement prouvent que, s'il avait vécu plus longtemps, ce païen endurci aurait probablement fini par partager l'angoisse moderne. Depuis son plus jeune âge, une surexcitation nerveuse d'une prodigieuse intensité enfiévrait, sans lui laisser de repos, toutes les fibres de son être: il était miné. Aussi, qu'un accident survienne et l'influence du suicidé de 17 ans prédominera de plus en plus! Une maladie l'atteint dont les germes avaient été contractés pendant une tournée en Ecosse; c'en est fait, l'infortuné sera vite abattu. Déjà s'étaient trahis quelques symptômes de dépression, qui désormais iront s'aggravant sans relâche; en visitant la tombe de Burns, notamment:
Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais[70].....
Qu'elle est loin la hautaine ironie du sonnet dans le dernier vers duquel il avait précédemment fait allusion à la mort du poète qu'il préférait maintenant:
Les pensées les plus calmes flottent autour de nous, celles des feuilles.
Qui bourgeonnent.—le fruit mûrissant en silence.....
Un ruisselet sous bois—une mort de Poète[71].
Oui, c'en est fait! Keats n'est plus Keats! et l'inexorable destin lui refuse les années qu'il avait réclamées autrefois pour se manifester dans son entière éclosion:
Oh! pour dix ans que je puisse m'abîmer
Dans la poésie, que je puisse accomplir la tâche
Que mon âme s'est imposée[72].....
Ce vœu, formulé en 1817, ne sera pas réalisé. Les médecins lui conseillant de chercher en Italie une température plus clémente, il se décide à quitter l'Angleterre avec son ami, le peintre Severn, qui sera dorénavant son unique confident et le soutiendra fidèlement pendant ses dernières agonies. Il s'embarque, désespéré de ne plus voir Fanny, angoissé à l'idée de laisser son œuvre inachevée, torturé par la pensée que la gloire lui échappe; et, sur le bateau, une fois encore, une seule, une dernière fois il redevient Keats:
... Puissé-je, toujours immobile, toujours immuable,
Elire comme oreiller le sein naissant[73] de ma bien-aimée
Pour le sentir à jamais doucement se soulever, puis s'abaisser,
Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie,
Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration
Et vivre ainsi toujours—ou sinon m'évanouir dans la mort[74].