Après un court séjour à Naples, il vient s'installer à Rome, où tout de suite «il sent les marguerites pousser sur lui», puis il termine en retrouvant pendant les derniers jours une sérénité païenne, ce qu'il appelait sa «vie posthume».
Les zoïles d'Edimbourg n'avaient cessé de lui reprocher son affectation archaïque, son obscurité, sa téméraire absence de tout sentiment chrétien aggravée par l'imprudente évocation d'une religion disparue sans retour; et, finalement, lui avaient bienveillamment conseillé de renoncer à la littérature pour reprendre son ancien métier de pharmacien. Jeffrey, plus juste, avait reconnu en lui le don merveilleux de faire revivre le monde symbolique avec une stupéfiante réalité.
Byron, atteint d'un accès de fureur effrénée en lisant cet éloge, avait écrit à son éditeur Murray:
«Plus de Keats, s'il vous plaît! Ecorchez-le moi tout vif, ou je me chargerai moi-même de lui ôter la peau. Je ne peux supporter l'idiotie ni le rabachage de ce petit singe. J'étais fier des éloges comme des blâmes de Messieurs les critiques d'Edimbourg. Maintenant qu'ils ont bien parlé de Keats, tous ceux qu'ils ont vantés sont déshonorés par cet article insensé».
Le pauvre poète une fois mort, le généreux Lord s'écriera frénétiquement en parlant d'Hypérion: «Ce fragment Titanique, sublime comme Eschyle!» et s'excusera de ses invectives d'antan, en alléguant qu'il avait défendu la mémoire de Pope que l'auteur de «Sommeil et Poésie» s'était permis de flageller.
Tardive, exagérément tardive, se produisit la réaction, puisque le malheureux méconnu ne la connut pas. Des rivaux littéraires—il y a, par chance, des exceptions—plutôt que de témoigner, eux-mêmes, pendant leur vie de simples regrets pour une injustice commise à l'égard d'un vivant, préféreront toujours laisser à leurs successeurs le soin de prodiguer à un mort les honneurs de l'apothéose! Et cette apothéose fut complète: peintres, poètes, musiciens, critiques des générations suivantes, Hood, Tennyson, Morris, Rossetti, O'Shaugnessy, Marzials, Payne, Swinburne, Burne Jones, Millais, en Angleterre et chez nous Mallarmé, Mœterlinck, Debussy entre autres, recueillirent l'héritage du jeune maître.
La Veille de Saint-Marc[75] surtout devint l'Evangile des Symbolistes. Chez la plupart il est facile de reconnaître les traces de cette fervente admiration dont les conséquences furent le plus souvent heureuses, mais parfois néfastes, il faut l'avouer.
Le grand poète n'avait jamais emprunté leurs sensations à ceux mêmes qui le séduisaient le plus; il s'était, sans exception aucune, adressé invariablement à la nature. Si les sujets antiques l'avaient attiré de préférence, c'est qu'instinctivement il avait deviné que les peuples, dans leur enfance, ont, de toute évidence, et pour cause, des impressions fraîches, que leurs sens ne sont pas émoussés, ni leurs façons de les exprimer tombées dans la banalité. De plus, étant très peu livresque, son amour exclusif de la Forme et de la Beauté lui fournissait une solution satisfaisante pour toutes les énigmes de l'univers. Pour lui, comme pour les Grecs, voir les choses dans leur Beauté c'était les considérer dans leur Vérité:
Beauté, c'est Vérité. Vérité c'est Beauté; voilà tout
Ce que vous savez sur terre, et tout ce qu'il faut savoir[76].
Du moment qu'on possède en toute assurance son point fixe, son étoile polaire, pourquoi se lancer dans l'inconnu des troubles et des incertitudes?