Tel est le véritable fond de son hellénisme. Par contre, il abomine ceux qu'il intitule les faux classiques, Pope[77] et ses fades imitateurs, auxquels il reproche d'être des artisans de vers, et surtout de pasticher les poètes du xviie siècle français. Il le proclame dès sa première pièce importante, celle qui est, en quelque sorte, sa profession de foi, sa préface de Cromwell:

............ Un schisme
Entretenu par la frivolité et la barbarie
Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays.
Un millier d'artisans portaient le masque
De poètes. Race déshéritée! Race impie!
Qui blasphémaient le brillant lyrique
Et ne s'en apercevaient pas,—non, ils marchaient
Brandissant un misérable étendard décrépit
Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en gros caractères.
Le nom d'un certain Boileau[78].......

Il prétend être, lui, un vrai classique, non celui qui se borne à représenter l'idée aussi nue et aussi nette que possible, mais celui qui—outre ces qualités, apanage de la statuaire—à l'égal des romantiques ses contemporains, continue la tradition de leurs illustres devanciers, les Arioste, les Spenser, les Burns, et, comme les peintres de son pays, montre les objets à travers une atmosphère colorée et irradiante, au milieu d'un halo et d'un vague émouvants.

Beers[79] voit en lui le poète de l'émotion romantique, de même qu'en Scott celui de l'action romantique. C'est le diminuer, les émotions ainsi que les actions romantiques étant en général dénuées de sincérité, parce que, leur amour du Beau ne trouvant pas sa satisfaction dans la vie ordinaire, ils la requéraient dans les événements du passé ou les cataclysmes de la Nature.

Il faut donc aller plus loin que Beers et que Keats lui-même, et dire que, classique par le choix de ses sujets—du moins les plus développés—il s'est montré romantique dans sa forme et naturaliste par la franchise de son impressionnabilité. Voilà sa grande originalité, sur laquelle on ne saurait trop insister, celle qui constitue sa personnalité novatrice à cette date de son siècle: ne traduisant que des sensations directes, il demeure, quand même, actuel, et ne tend jamais à se créer une âme grecque, ni une âme gothique, ni une âme de néo-latin.

Ce n'est pas ce que comprirent les poètes qui vinrent après lui, lorsque sa gloire fut devenue incontestée. Géographiquement ses principaux poèmes, Endymion, Lamia, Hypérion étaient grecs; son ardent amour pour le paganisme l'avait forcé de se tenir à l'écart de l'évolution scientifique, politique et religieuse qui remplissait d'orgueil ses compatriotes. Ils n'analysèrent pas davantage et estimèrent logique d'en conclure qu'il trouvait son Idéal uniquement dans le passé.

Et cependant, n'avait-il pas, à plusieurs reprises, nettement formulé ses idées sur l'évolution persistante et inéluctable de toutes choses?

Dans Hypérion, au milieu du conseil tenu par les dieux désespérés d'avoir été vaincus par Jupiter, «un enfant», un dieu nouveau, Neptune s'adressant à Saturne lui dit:

De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux.
Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois,
De même que nous montrons, supérieurs à eux le Ciel et la Terre,
Par la forme, la cohésion et la beauté,
Par la volonté, la liberté, la fraternité,
Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure;
De même sur nos talons marche une perfection nouvelle,
Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous
Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons
En gloire les antiques Ténèbres; et nous ne sommes pas
Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination
Du Chaos sans forme[80]..........

Etait-ce la théorie d'un artiste s'hypnotisant sur un stade de cette évolution et s'y ankylosant de propos délibéré?