......... De fraîches fleurs écloront
Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l'immortalité[81]!
D'autres esprits se tiennent ici à l'écart
Sur le seuil de l'âge qui vient.
Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur
Et d'autres pulsations. N'entends-tu pas le ahan
De puissants travaux dans les humaines entreprises!
Ecoutez un instant, nations, et soyez muettes[82]!

Il espérait donc que la postérité verrait régner le bonheur universel ... ou à peu près.

Les architectes anglais, Inigo Jones et Wren avaient rédigé une sorte de code qui réglementait en principes fixes et arides la riche et indépendante imagination des Hellènes: ils mesuraient, pour chaque ordre, la proportion exacte de la colonne par rapport à son chapiteau, l'élévation de l'entablement par rapport à celle de la colonne; les sculpteurs calculaient quelle dimension précise devait avoir chaque trait de la figure, combien de fois la hauteur de la tête était contenue dans celle du corps, ils comptaient les plis de chaque Cariatide; tout était ramené à des lois mathématiques et intangibles. Les poètes n'agirent pas autrement et suivirent aveuglément la même fausse route, pensant, très sincèrement, marcher sur les traces de Keats.

Byron, malgré qu'il eût, sans discontinuer, battu en brèche le vieil édifice social et criblé de ses sarcasmes les dévotions désuètes et hypocrites, restait l'idole du gros public.

Wordsworth, qui avait d'abord—et ce fut son grand mérite—protesté éloquemment contre la préférence que les pseudo-classiques professaient pour le général, et remis le concret en honneur, finissait par prêcher sempiternellement; et, s'il restait l'éducateur moral de l'Angleterre puritaine et bourgeoise, il était peu à peu délaissé par le clan des délicats qui lui reprochaient d'être terre à terre.

Shelley, de son côté, admiré surtout, dans la suite, par Tennyson, et une petite élite, était trop grand et dépassait trop ses contemporains pour qu'ils pussent se rendre compte de sa supériorité: tout en s'imprégnant des éléments, au même degré que Keats, il savait, de plus, rajeunir les thèmes antiques, Prométhée par exemple. Enfin Shelley était un philosophe doublé d'un socialiste qui cherchait son Idéal dans l'Avenir.

Keats qui n'avait cure ni de guider les hommes dans le Présent, ni de les améliorer dans l'Avenir, qui ne s'était jamais soucié que de se poser en champion de la Forme pure, se désignait, en apparence, comme le visionnaire imaginant les rêves les plus éthérés et les plus éloignés des réalités quotidiennes. Par la magie de son style, la nature entière avait resplendi d'un éclat de pierres précieuses et des créatures immatérielles d'une impeccable Beauté avaient été ressuscitées.

Les Préraphaélites ne discernèrent que cette face de son talent; mais n'étant pas doués de la même porosité, ils utilisaient ses sensations parce qu'ils n'en éprouvaient pas de véritablement personnelles. Les maîtres seuls se dégagèrent de cette influence, Swinburne et Browning surtout; les autres, qu'ils prissent leurs sujets chez les classiques Grecs, qu'ils les situassent au Moyen-Age, pendant la Renaissance ou même dans une phase plus récente, demeurent condamnés à n'être jamais considérés que comme des virtuoses, comme des techniciens incomparables, qui, n'infusant dans leurs poèmes ni étincelle, ni vie, exerçaient industrieusement un merveilleux métier.

Grands artistes ils se prouvaient, assurément, et passionnés pour la Beauté, mais artistes dont la volonté de se manifester artistes devenait par trop perceptible! Ils divinisaient les émotions, mais n'étant pas émus eux-mêmes, ils ne frissonnaient pas à l'unisson avec ceux qu'ils côtoyaient chaque jour, d'où un désaccord flagrant entre leur génie et celui de leur époque. Ils étaient des déracinés!

Au milieu de parcs féériques, ombragés d'arbres laissant retomber sur des pelouses d'émeraude des frondaisons aux reflets métalliques, ils érigent des palais de marbre couronnés de toitures irisées. Les fleurs et les fruits des parterres semblent des améthystes, des topazes, des rubis; les ruisseaux, miroitant comme des saphirs, apportent leur tribut à des bassins du milieu desquels s'élève à des hauteurs prodigieuses une floraison de gerbes d'eau formées du cristal le plus pur. Sur ce décor se profile une profusion de Lucius Vérus avec trop de cheveux en volutes et de barbes en spirales, d'élégantes dames avec trop de corps en ivoire, trop de joues de corail, trop d'yeux de diamant et de dents de perles. Où est l'atmosphère dans ce paysage métallisé et pétrifié? Chaque détail a une égale importance, brille d'un éclat uniforme.