Ceci n'est pas une Préface, ni même une Introduction, mais plutôt l'ouverture d'un vaste Poème symphonique, composé de nombreux morceaux distincts les uns des autres, présentant toutefois un ensemble très cohérent. Celui qui l'écrit n'a d'autres prétentions que de grouper les principales mélodies de ce Poème, et de les coordonner de façon à en démontrer l'idée générale, à en prouver l'unité. Il a cherché à disparaître le plus possible, à rendre aussi ténus et aussi inapercevables que possible, les liens qui rattachent entre eux ces leitmotiv, mais il n'a pas osé, et il s'en excuse, les supprimer complètement, craignant que, sans ces modulations transitoires les changements de tons ne parussent trop brusques[1]. Le thème principal, celui vers lequel convergent tous les autres, c'est la personnalité du Poète, ou plutôt sa sensibilité: car leur union était tellement intime qu'elles ne faisaient qu'un tout harmonieux.
Or, cette sensibilité a peu varié: Keats a produit sa première œuvre connue en 1813, l'Imitation de Spenser[2] et son dernier Sonnet[3] en 1820. Le proverbe latin est parfois véridique: les dieux païens qu'il avait tant aimés, le lui rendirent et le rappelèrent auprès d'eux avec une hâte qui semble plutôt la caractéristique du xixe siècle, dans lequel vécut leur chantre que l'apanage des époques reculées où ils régissaient l'univers. Entre 18 et 25 ans, la qualité des sensations ne se modifie guère, à moins d'une maladie; et celle qui étreignit l'infortuné l'emporta si rapidement qu'elle lui laissa à peine le temps d'écrire quelques pièces, parmi lesquelles trois ou quatre Sonnets, au plus, sont remarquables.
John Keats, né le 29 ou le 31 octobre 1795 à Moorfields, Finsbury Pavement, au cœur de Londres, est mort le 23 février 1821 à Rome, Piazza di Spagna. Aucun fait mémorable entre ces deux dates! Aucun du moins qui aurait pu exercer une influence quelconque sur son esprit ou changer le cours de ses idées!
On chercherait vainement à retrouver, chez ses parents, l'origine d'une disposition artistique: il connut à peine son père qui tenait une remise de voitures en location et mourut jeune; sa mère intelligente et très ardente pour le plaisir, se remaria presque aussitôt et mourut six ans après (1810). Jusque là il avait étudié à l'école d'Enfield; une fois orphelin, ses tuteurs le placèrent immédiatement en apprentissage chez un médecin. Quand on aura appris, en outre, qu'il eut deux frères[4] et une sœur, que ses amis furent le peintre Haydon[5], Leigh Hunt[6] directeur de l'Examiner, Mathew[7], Cowden Clarke[8], Hamilton Reynolds[9], tous les trois littérateurs, on saura ce que sa vie offre de saillant avant sa crise amoureuse.
Toujours et sans relâche le tantalisa la même passion pour la Poésie et pour la Beauté, son unique passion, pourrait-on affirmer, si tout à la fin de son existence il n'avait subi la dite crise, et ne s'était épris d'une jeune fille, d'ailleurs absolument incapable de le comprendre. Il faut même se hâter d'ajouter qu'aucune œuvre importante ne lui a été suggérée par cette Fanny, qui écrivait à un ami, M. Dilke, dix ans après la mort de son fiancé: «L'acte le plus charitable serait de le laisser reposer à jamais dans l'obscurité à laquelle l'avaient condamné les circonstances.»
Telle est, à peu près, la seule expérience personnelle qu'il ait pu faire de l'humanité; car si les articles injurieux, que lui décochèrent les critiques patentés, l'émurent un instant, il avait heureusement, quoi qu'ait dit Byron[10], trop de lucidité et de clairvoyance, malgré sa jeunesse, pour ne pas se rendre compte des défectuosités que pouvaient contenir les œuvres incriminées, défectuosités qu'il a confessées lui-même, à plusieurs reprises avec la plus entière bonne foi.