Il vécut donc exclusivement une vie d'artiste écartant résolument de sa pensée tout ce qui pouvait en amoindrir la souplesse, contaminer l'innocence des organes récepteurs et disséminer son énergie cérébrale. Ainsi il s'exaspérait contre les savants, les philosophes et les historiens:
... Tous les charmes ne sont-ils pas rompus
Au simple contact de la froide philosophie?
Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois;
Nous connaissons sa trame, sa contexture; elle est donnée
Platement dans le catalogue des choses communes.
Le philosophe rognera les ailes de l'ange,
Conquerra les mystères à l'aide de règles et de lignes.
Videra l'atmosphère hanté, la mine qu'habitent les gnomes[11]...
Hors d'ici! histoire pompeuse! hors! fourberie dorée!
Sombre planète dans l'univers des faits!
Vaste mer qui élève un murmure sans fin
Sur les rivages caillouteux de la mémoire[12]...
De même, alors que la plupart des écrivains de son temps, en réaction contre les opinions sceptiques du xviiie siècle et de la Révolution française vitupéraient les Républicains et prenaient la défense du Christianisme, alors que Byron procurait à la religion une vigueur nouvelle par l'excès même de ses insultes, et que Shelley la discutait de toute la force de son génie et de sa dialectique, ce qui était encore une manière d'en reconnaître la vitalité, Keats, plus radical et plus orgueilleux, la négligeait. Quand, par exception, il y faisait allusion, c'était avec un dédain marqué:
Toujours, toujours les cloches sonnent, et j'en sentirais un froid humide,
Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais
Qu'elles vont mourir, comme une lampe dont l'huile est consumée,
Que c'est leur dernier soupir, leur lamentation, avant de rentrer
Dans l'oubli[13].................
Sa profonde admiration pour la splendeur des images, pour le diapason sourd et puissant qui le ravissaient en Milton, ne l'empêchait pas de se révolter contre son austérité de sectaire. Il s'intéressait encore moins à la lutte gigantesque que soutenait sa patrie contre Napoléon. Que lui importent les dissensions des hommes et des nations! Que lui importe l'action brutale! C'est devant les conflits des éléments[14] que vibrent ses sens, que s'échauffe sa verve, que s'exalte son inspiration. La pression des événements ne pèse pas sur lui. De là, du reste, un défaut assez frappant que ses ennemis n'ont pas manqué de faire ressortir: ses personnages sont comme lui, ils éprouvent des accès de joies, de colères, de jouissances et de douleurs de toutes sortes, ils se taisent, ils vocifèrent: ils n'agissent que rarement.
Dans la Veille de sainte Agnès, Porphyro entasse les sucreries et les fruits:
....... De sa cachette il rapporta un monceau
De pommes candies, de coings, de prunes, de courges
Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé.
Et des sirops rutilants, colorés avec de la canelle;
De la manne et des dattes, transportées par mer,
Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées...[15]
Mais ni le héros ni son amante n'y goûteront; le poète s'est simplement laissé emporter par le chatoiement et la musique des mots.
Peut-être des éplucheurs hargneux et moroses seraient-ils en droit de lui reprocher une certaine exubérance irraisonnée en même temps qu'une étroitesse voulue, conséquences inévitables de pareils partis pris? Peut-être des défenseurs, trop favorables, auraient-ils, à leur tour, le droit d'invoquer la brièveté de sa vie qui ne lui permit pas de faire saillir tout ce qui était en germe dans son cerveau?
Quoiqu'il en soit, ce regret une fois discrètement exprimé, il faut, sans plus, constater que, dans un si court laps de temps, il n'a pu avoir qu'une manière. Evidemment—et il n'est pas téméraire de le supposer—s'il eût atteint sa pleine maturité, il eût élargi son champ d'activité intellectuelle, eût concentré davantage les sujets de ses poèmes et les eût mieux composés; mais, qui osera soutenir qu'il aurait rendu plus parfaits ses chefs-d'œuvre: la classique Ode sur l'Urne grecque[16] par exemple, ou l'admirable fragment de l'Ode à Maïa[17] ou même une œuvre de jeunesse écrite lorsqu'il n'avait que vingt ans, le Sonnet: «En ouvrant pour la première fois l'Homère de Chapman[18]», etc...