Endormie! oh dors ne fût-ce qu'un moment, blanche perle!
Que je puisse m'agenouiller et prier pour toi,
Et appeler les bénédictions du Ciel sur tes yeux,
Et aspirer l'atmosphère bienheureuse
Qui t'enveloppe et te touche de toutes parts,
Offrandes de mon servage, don de moi-même,
Mon adoration spontanée, mon grand amour!
1818.


A UNE DAME QU'IL AVAIT ENTREVUE QUELQUES INSTANTS AU VAUXHAL

La mer de ma vie a été pendant cinq ans à sa marée basse;
De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux;
Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté,
Que je fus séduit par le dégantement de ta main.
Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit,
Sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi;
Jamais je n'admire la couleur d'une rose,
Sans que mon âme prenne son élan vers ta joue;
Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton,
Sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres,
Et guettant un amoureux soupir, se rassasie
De sa douceur en sens inverse[1]:—Tu éclipses
Avec ton souvenir toutes les autres délices,
Et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers.

[1] C'est-à-dire: de son amertume.


FANTAISIE

Que toujours puisse vagabonder la Fantaisie,
Le Plaisir n'est jamais au logis:
Au plus doux contact le Plaisir s'évapore,
Telles les bulles d'air assaillies par la pluie.
Que la Fantaisie ailée erre donc
A travers la pensée toujours flottante au dessus d'elle!
Ouvre toute grande la porte de la cage qui emprisonne l'esprit:
Il se précipitera au dehors et volera sous la garde des nuées.
O charmante Fantaisie! mets-là en liberté,
Les joies de l'Eté sont gâtées par l'usage,
Et l'enchantement du Printemps,
Disparaît comme fait sa floraison;
De même les fruits de l'Automne à la peau incarnate
Rougissant au milieu de la brume et de la buée
Rassasient avec l'abus. Que faire alors!
Assieds-toi près de l'âtre, lorsque
Les fagots pétillants jettent de brillantes flammes.
Esprit d'une nuit d'hiver;
Lorsque la silencieuse terre est recouverte,
Et que la neige durcie est grattée
Par la pesante semelle du valet de charrue;
Lorsque la Nuit se rencontre avec le Midi
En une noire conspiration
Pour bannir le Soir de son Ciel.
Assieds-toi là, et renvoie dehors,
Avec le plus grand respect d'elle-même,
La Fantaisie, investie d'une haute mission: renvoie-là au loin!
Elle a des vassaux, pour la servir:
Elle rapportera, en dépit des frimas
Des beautés que la terre a perdues;
Elle te rapportera, tout ensemble
Toutes les délices d'une température d'été,
Tous les bourgeons et les clochettes de Mai,
Nés dans le gazon humide ou la ramille épineuse;
Toutes les richesses amoncelées de l'automne
En un calme et mystérieux secret.
Elle mélangera ces plaisirs
Tels trois vins savoureux dans une coupe,
Et tu t'en abreuveras;—tu entendras
Distinctement les chants lointains des moissonneurs:
Le bruissement du blé qu'on récolte;
Les oiseaux roucoulant les antiennes du matin:
Et, au même moment—écoutez!
Voici la matinale alouette d'Avril,
Ou les freux avec leurs coassements affairés
Fourrageant pour recueillir paille et brindilles:
D'un seul coup d'œil, tu reconnaîtras
La marguerite et le souci,
Les lis au blanc duvet, et la première
Primevère des haies qui ait bourgeonné,
L'hyacinthe ombragée, toujours
Reine Saphir de la Mi-Mai;
Puis chaque feuille et chaque fleur
Ornée de sa propre pluie de perles;
Tu verras la souris des champs épier
Décharnée après sa réclusion ensommeillée,
Et le serpent tout maigri par l'hiver,
Dépouillé de sa peau, sur un talus ensoleillé;
Tu verras une nichée d'œufs tachetés
Près d'éclore dans l'aubépine,
Lorsque la femelle demeure les ailes
Immobiles sur son nid moussu;
Puis le tumulte et l'alarme
Lorsque la mouche à miel lance son essaim;
Et la pluie de glands qui tombent
Pendant que siffle la brise d'automne.
O charmante Fantaisie! mets-la en liberté:
Toutes choses sont gâtées par l'usage!
Où est la joie qui ne se fane pas
D'être trop regardée? Où est la vierge
Dont la lèvre mûre est toujours fraîche?
Où sont les yeux, cependant bleus,
Qui ne se ternissent pas? Où est la figure
Qu'on voudrait rencontrer partout?
Où est la voix, quoique harmonieuse,
Qu'on voudrait entendre très souvent?
Au plus doux contact le Plaisir s'évapore,
Telles les bulles d'air assaillies par la pluie.
Donc, que la Fantaisie ailée
Soit reconnue par toi comme maîtresse de ton esprit
Les yeux riants comme ceux de la fille de Cérès
Avant que le Dieu du Tourment ne lui enseignât
A froncer les sourcils et à gronder;
La taille et les flancs
Blancs comme ceux d'Hébé, lorsque de sa ceinture
Glissa son agrafe d'or, et que sur le sol
Tomba sa jupe à ses pieds
Pendant qu'elle tendait le gobelet d'ambroisie
Et que Jupiter s'alanguissait.—Romps les mailles
Des liens de soie qui retiennent la Fantaisie;
Hâte-toi de rompre la corde qui la lie,
Et elle te rapportera des joies semblables à celle-ci.
Que la Fantaisie ailée puisse vagabonder,
Le Plaisir n'est jamais au logis.
2 janvier 1819.