I
O Déesse! écoute ces harmonies sans rythme, expression
D'une douce contrainte et d'un cher souvenir.
Et pardonne-moi de murmurer tes secrets
Même à ta propre oreille à la conque délicate:
Sûrement ai-je rêvé aujourd'hui, ou ai-je vu
L'ailée Psyché de mes yeux éveillés?
J'errais, ne pensant à rien, dans une forêt
Lorsque soudain, défaillant de surprise,
J'aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte
Dans l'herbe la plus touffue, sous le dais bruissant
Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court
Un ruisselet, à peine visible.
II
Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées
Bleu, blanc d'argent, aux boutons pourpres de Tyr,
Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon;
Leurs bras et leurs ailes s'enlacent;
Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s'étaient jamais dit adieu,
Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil,
Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés
Lorsque tendrement l'amour ouvre les yeux du matin[1]:
L'enfant ailé je le reconnus.
Mais qui étais-tu, o heureuse, heureuse colombe?
Sa Psyché! elle-même!
III
O la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision
De toute la hiérarchie évanouie de l'Olympe!
Plus belle que l'étoile de Phœbé entourée de saphirs
Ou que Vesper, l'amoureux ver luisant du ciel;
Plus belle qu'eux, quoique tu n'aies aucun temple,
Ni autel enguirlandé de fleurs,
Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies
Aux heures de minuit;
Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens
Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes;
Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse
Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.
IV
O toi, la plus brillante! quoique venue trop tard pour d'antiques offrandes,
Trop, trop tard pour la lyre ingénûment croyante,
Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées.
Sacrés l'air, l'eau et le feu;
Pourtant, même en ces jours si éloignés
Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes,
S'agitant parmi les Olympiens évanouis,
Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions.
Donc, souffre que je sois ton chœur et que j'entonne une litanie
Aux heures de minuit;
En l'honneur de ta voix, ton luth, ton pipeau, ton suave encens
Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes;
Ta châsse, ton bocage, ton oracle, ta fiévreuse
Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.
V
Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple
Dans quelque région inexplorée de mon esprit,
Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jaillies d'une délicieuse douleur,
En guise de pins, murmureront dans le vent.
Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l'ombre
Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne;
Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles,
Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse,
Puis, au cœur de cette vaste quiétude,
Je veux édifier un sanctuaire rose
Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail,
Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles innommées,
Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie,
Qui créant des fleurs,—ne créera jamais les mêmes;
Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante
Qu'une pensée chimérique peut procurer,
Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit
Pour permettre au chaud Amour de s'y introduire.
Avril 1819.
[1] Plus littéralement: au tendre premier clignement d'œil de l'amoureuse Aurore.
ODE SUR LA MÉLANCOLIE
I
Non, non, ne te plonge pas dans le Léthé, ne pressure pas
L'aconit, aux racines serrées, pour recueillir son jus empoisonné;
Ne laisse pas ton front pâle subir le baiser
De la belladone, raisin vermeil de Proserpine;
N'égrène pas comme un rosaire les baies de l'if,
Que ni l'escarbot, ni la phalène de mort ne soit
Ta plaintive Psyché, ni le duveteux hibou
Ton partenaire dans les mystérieuses souffrances;
Car ombres sur ombres surviendront aussi assoupissantes
Et étoufferont l'angoisse en éveil dans ton âme.
II
Mais lorsqu'un accès de mélancolie tombera
Soudain du ciel, telle une pleurante nuée
Qui revivifie chaque fleur dont la tige s'incline,
Et couvre la verdoyante colline de sa parure d'avril;
Alors assouvis ton désespoir sur une rose du matin,
Ou sur l'arc-en-ciel de la grève salée,
Ou sur l'opulence des globuleuses pivoines;
Ou si ton amante témoigne quelque délicieux courroux,
Emprisonne sa douce main, et laisse-la extravaguer;
Et rassasie-toi pleinement, pleinement, de ses incomparables regards.
III
Elle demeure avec la Beauté—la Beauté qui doit mourir;
Et la Joie, dont la main est toujours à ses lèvres
Faisant un signe d'adieu; et près d'elle le douloureux Plaisir
Se changeant en poison au fur et à mesure que l'abeille le suce:
Oui, dans le temple même de la jouissance,
La Mélancolie voilée a son autel souverain
Que seul peut voir celui dont la langue énergique
Peut écraser le raisin de la Joie contre son palais délicat;
Son âme goûtera la tristesse de sa puissance
Et sera suspendue parmi les trophées des nuages.
Printemps, 1819.
ODE SUR L'INDOLENCE
I
Un matin, j'aperçus devant moi trois figures,
Les cils inclinés, les mains jointes, de profil;
Et l'une derrière l'autre elles marchaient sereines
Sur de molles sandales, en de blanches robes gracieusement drapées.
Elles passaient, telles des figures sur une urne de marbre,
Lorsqu'elles la contournent pourvoir l'autre côté.
Elles revinrent, comme si, une fois de plus, l'urne
Avait été tournée; les premières ombres vertes réapparurent,
Et elles étaient étranges pour moi, comme il peut advenir
Avec les vases, pour quiconque ayant approfondi l'art de Phidias.
II
Comment se fait-il, Ombres! que je ne vous aie pas reconnues?
Comment êtes-vous venues ainsi enveloppées sous cette muette forme?
Etait-ce un complot tacite, savamment dissimulé
Pour me dérober, et me laisser sans occupation
Mes jours de paresse? Avancée était l'heure assoupissante;
La bienheureuse nuée de l'estivale indolence
Engourdissait mes yeux; mon pouls diminuait de plus en plus;
La douleur n'avait plus d'aiguillon, et la guirlande de plaisir plus de fleurs,
Oh! pourquoi ne pas vous être dissoutes et ne pas avoir laissé mes sens
Sans hantise aucune, si ce n'est celle—du néant?
III
Une troisième fois encore elles passèrent, et en passant, tournèrent
Chacune leur face, l'espace d'un moment, vers moi;
Puis elles disparurent; et pour les suivre, ardent
Et haletant, je souhaitais des ailes parce que je reconnaissais les trois.
La première était une belle jeune fille, qui s'appelait l'Amour;
La seconde était l'Ambition, les joues pâles,
Toujours aux aguets, les yeux caves.
La dernière, ma préférée, celle qui le plus de blâme
Accumula sur sa tête, jeune fille sans pitié,
Je la reconnus pour mon démon, c'était la Poésie.
IV
Elles disparurent, et en vérité! je n'avais pas d'ailes:
O folie! qu'est l'Amour? et où est-il?
Et quant à cette pauvre Ambition! elle fait naître
Dans le cœur de l'homme un court accès de fièvre.
Mais la Poésie!—non—elle n'offre pas une joie—
Du moins pour moi—aussi attrayante que les après-midi assoupissantes,
Et les soirées plongées dans une indolence aussi suave que le miel;
Oh! pour un temps ainsi abrité contre l'ennui,
Puissé-je ne jamais savoir comment changent les lunes,
Ou entendre la voix du bon sens affairé!
V
Encore une fois de plus elles revinrent;—hélas! pourquoi?
Mon sommeil avait été brodé de rêves diffus;
Mon âme avait été une clairière sur laquelle se déversaient
Confusément, fleurs, ombres mouvantes, et rayons mensongers:
Le matin était nuageux, mais aucune ondée ne tombait,
Quoique fussent suspendues à ses cils les douces larmes de Mai.
La fenêtre ouverte pressait une vigne aux feuilles nouvelles,
Laissait pénétrer la chaleur productrice de bourgeons et le chant de la grive.
O ombres! c'était le moment de vous dire adieu!
Sur vos robes je n'avais pas répandu de larme.
VI
Ainsi, vous trois, Fantômes, adieu! Vous ne pouvez redresser
Ma tête couchée dans la fraîcheur du gazon fleuri;
Car je ne voudrais pas être nourri d'éloges,
Agneau favori dans une farce sentimentale!
Disparaissez graduellement de mes yeux; une fois de plus, soyez
Des figures de masque sur l'urne de rêve;
Adieu! j'ai toujours eu des visions pour la nuit,
Et pour le jour, les visions qui s'effacent ne manquent pas;
Evanouissez-vous, Fantômes! hors de mon esprit indolent,
Fondez-vous dans les nuages et ne revenez jamais plus!
Printemps 1819.